L140 - UNE ÉDITION DE 500 NUITS
LOCATION
Paris 18ème
CLIENT
L140
YEAR
2012-2013
STATUS
Finished (2-year-long ephemeral project)
PROGRAM
Rehabilitation of a 34-square-meter flat (365 sq.ft.) into a "1-room-hotel" (artistic project)
TEAM
Anji Dinh Van, Melissa Epaminondi, Sophie Vigourous
TEAM
Karin Sander, Francois Baschet, Christophe, Carsten Nicolai, Ange Leccia, Florence Doléac, Philippe Jousse, Apichatpong Weerasethakul, Sam Samore, Alain Villeminot, Gérard Wajcman, Tim Eitel, Anna Blessmann & Peter Saville
COLLABORATORS
Jean-Francois Auffret, Pierre Ferran, Guy Potier, Olivier de Baecque, Uli Zinke, Makarios, Therese Braunstein, Cirrus, VLF (graphic design), Ok Kyung Yoon (graphic design), Chantapitch Wiwatchaikamol (photos), K43R (website), Adrien Dirant (photos), Lais Duruy (graphic design), Guenther Reis, Eli Serre
CATALOGUE

Questionner le lieu et les formes de l’intimité aujourd’hui, telle est l’idée centrale du projet « l140 – une édition de 500 nuits ». A l’origine de cette aventure collective, un petit bâtiment aux dimensions atypiques et difficilement habitable, transformé, pendant deux années consécutives (décembre 2011 à décembre 2013), en terrain d’expérimentation artistique. l140 est un espace aux mesures du corps selon les unités normées de l’architecture : de deux corps côte à côte ou d'un seul corps aux bras déployés se rapportant au Modulor de Le Corbusier. l140 est bien une façade d'habitation en même temps qu'il est une façade que l'on habite.

Il mesure 1 mètre 40 de large sur 9 mètres de long et se déploie sur plusieurs niveaux, spécialement pensé pour être occupé pendant toute une nuit par un ou deux visiteurs acquéreurs de l’une des 500 éditions. Nourri de nombreuses références artistiques et architecturales – les Femmes Maisons de Louise Bourgeois, la villa E 1027 d’Eileen Gray – le projet s’est aussi et surtout construit avec la participation de plusieurs artistes contemporains invités à intervenir au travers d’un geste pensé de manière artisanale plutôt que purement artistique - sur la construction et l’aménagement de cet "hôtel" d’une seule chambre.

Le lieu

Les éditions

A séjourné à L140

Les travaux

Texte de Michele Robecchi

« Je les ai faits dans l’atelier, lorsque j’avais envie de peindre mais pas de travailler » Chantal Joffe, 2010

En 1913, Marcel Duchamp répondit à la question « Qu’est-ce qui est art et qu’est-ce qui ne l’est pas ? », lorsqu’il fixa une roue de bicyclette sur un tabouret, donnant ainsi naissance au premier readymade. A l’époque, son geste mit le milieu artistique sens dessus dessous, mais laissa un héritage sans égal, qui impliquait que des objets ordinaires ne l’étaient plus, qu’ils devenaient des oeuvres d’art à part entière une fois intégrés aux domaines de l’atelier de l’artiste, du musée ou de la galerie. Robert Smithson et d’autres représentants du Land Art creusèrent davantage ce sujet. Smithson combattait les restrictions imposées par la relation entre l’objet et l’espace en déclarant que son art relevait fondamentalement d’une question dialectique entre le site et le non-site, et que ses pièces exposées dans des espaces d’art désignés comme tels n’étaient que les représentations de l’oeuvre véritable, située elle à l’extérieur. D’autres, comme Richard Long et Hamish Fulton, suivirent l’exemple de Smithson en renforçant l’idée selon laquelle, dans l’expérience, le déplacement était aussi important que la visite. Enfin, Joseph Beuys déclara en 1982 que « Chaque personne est un artiste », provocation politique qui attisa davantage un débat déjà brûlant.

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Mais qu’en est-il du processus inverse ? Que se passe-t-il lorsque les artistes s’adonnent à une activité qui ressemble à leur pratique mais qu’ils effectuent sans aucun but artistique ? D’un point de vue technique, une photo de famille prise par Jeff Wall n’est-elle pas un « Jeff Wall » ? Ne peut-on pas considérer une vidéo de famille filmée par Chantal Akerman comme un « Chantal Akerman » ? Un tableau de Chantal Joffe n’est-il pas un « Chantal Joffe », même lorsqu’il est peint dans un moment d’ennui et n’a rien à voir avec le travail de l’artiste ?

En 1998, Benjamin Buchloh pressa Lawrence Weiner de questions quant à sa décision d’autoriser le Ned Sublette Band à mettre en musique le texte de son célèbre manifeste Statement of Intent (1969), et ce à la grande surprise de l’artiste. Le contexte différait mais la signification était en fin de compte la même. En effet, pourquoi quelque chose perdrait-il son intérêt une fois descendu de son piédestal ? Lorsque Shirin Neshat a tourné son premier film majeur, Women Without Men (2010), elle en a produit deux versions distinctes : l’une destinée au milieu artistique et l’autre à l’exploitation en salles. Malgré leurs variantes de longueur et de montage, il s’agit fondamentalement du même film. Pourtant, ce geste de Neshat pose une problématique, en anticipant les attentes du public cinéphile et artistique et en déterminant par une série de règles ce qui conviendrait à chacun. En un mot, si l’on suit la logique de Neshat, seul l’artiste peut décider de ce qui relève de l’art ou non. Enfin, il y a ce vieil argument à propos de l’artisanat et de la paternité. Cela semble être une controverse du 20 éme siècle, alors que personne n’aurait jamais remis en cause la paternité du travail de Giotto en 1300, réalisé certainement par une légion d’assistants. L’architecture est également exempté, avec une distinction claire entre les architectes et les constructeurs. Pourtant en art contemporain, la question fait rage. Qu’est-ce qui fait l’artiste? Est-ce le talent de faire l’objet ou bien l’utilisatio que vous en faites?

l140 – An Edition of 500 Nights proposé par Anji Dinh Van, Mélissa Epaminondi et Sophie Vigourous, ajoute un nouveau chapitre à l’étude de cette problématique. Le lieu en question, un immeuble construit en 1926 pendant l’Exposition universelle de Paris, a connu un grand nombre de vies différentes à l’issue de sa conception. D’abord converti en boutique de cordonnier, comme l’atteste une photographie prise par Willy Ronis en 1956, il connut ensuite des usages tous plus variés les uns que les autres, jusqu’à ce que Melissa l’acquiert en 2006 pour en faire à la fois son domicile et une plateforme d’expérimentation artistique. l140 – An Edition of 500 Nights, en suivant l’idée de la fameuse citation de George Orwell «Qui contrôle le présent, contrôle le passé. Qui contrôle le passé, contrôle le futur », joue sur l’histoire du lieu afin de redéfinir son rôle actuel et sa fonction potentielle dans l’avenir.

Inspiré par la Femme Maison de Louise Bourgeois, groupe d’oeuvres majeures qui figurent les corps étêtés de femmes prisonnières d’un environnement domestique claustrophobe, l’espace prend désormais l’apparence d’une «chambre d’hôtel» individuelle, ce petit espace privé et anonyme où se réfugient les fugitifs, les romantiques et les voyageurs.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le rapport entre les chambres d’hôtel et les espaces d’exposition ne relève pas du hasard. Tous deux servent de logement de substitution temporaire à leurs habitants et, bien que leur existence soit émaillée d’une variété d’histoires et de personnages, leur statut particulier impose d’effacer régulièrement chaque trace de leur passé et de réinstaller leur statut immaculé d’origine, condition nécessaire à la reprise d’un nouveau cycle de vie.

Dans l140 – An Edition of 500 Nights, ce chemin cyclique est momentanément suspendu. La chambre d’hôtel vit au rythme du présent, nourrie par le passage des clients, artistes, simples visiteurs et amis. La dimension imaginaire qui sépare le spectateur des acteurs, que l’on nomme « quatrième mur », se trouve partiellement ouvert comme pour signifier une acceptation, tout en rappelant qu’il s’agit néanmoins d’une demande volontaire d’invasion. A travers cet exercice d’intimité, d’économie, d’art et de vie, les artistes se libèrent de leur rôle habituel en proposant du contenu et non de l’art. Leur intervention présente des objectifs pratiques ainsi que des défis créatifs. Libre à eux d’explorer de nouveaux moyens d’expression et de décider jusqu’à quel point ils souhaitent être reconnaissables. Ainsi, Tim Eitel peint les murs, gardant le geste mais pas l’intention qui caractérise habituellement son travail. Ange Leccia adopte un code similaire, en s’occupant seul de l’installation de l’espace vidéo – une action comparable à celle d’encadrer la peinture d’un d’autre. Le tableau en question est métaphoriquement peint par Apichatpong Weerasetakhul et Sam Samore, qui ont sélectionné des films et des vidéos à projeter à la demande des invités. Carsten Nicolaï se sert de son alter ego, Alva Noto, pour passer une nuit à l140 et reproduire ce qu’il fait d’ordinaire en de telles occasions : composer de la musique. Alain Villeminot et Gérard Wajcman choisissent des publications et des livres destinés à la salle de lecture, Peter Saville et Anna Blessman créent le logo du projet, les frères Baschet se chargent du bar, tandis que Florence Doléac envahit les espaces de détente, et collabore avec Philippe Jousse pour créer une piste de danse tactile et psychédélique. En contraste absolu avec l’atmosphère solitaire généralement associée aux chambres d’hôtel, celle de l140 – An Edition of 500 Nights propose une étrange incursion dans cette aventure collective au sein cet hôtel métaphorique. Peut-être est-ce la supposition qu’implique la question « Quel serait votre hôtel idéal ? » que les curateurs ont posé aux personnalités de cette publication. Il s’agit d’une étude qui vise à découvrir comment transformer un espace inaccessible en force unificatrice, et que tous les dirigeants de grandes enseignes, de Ramada à Hilton, seraient sans doute curieux de lire. Au croisement du bar de Dieter Roth à Zurich, des performances conviviales de Rirkrit Tiravanija et du bureau de l’Organisation pour une Démocratie Directe à travers le Référendum installé en 1972 au Kunsthalle Fridericianum de Kassel par Joseph Beuys, l140 – An Edition of 500 Nights semble défier le propos de l’artiste allemand en l’inversant complètement. Après tout, si tout le monde est un artiste, alors personne ne l’est.

Texte de Vincent Loiret

l 140 où LE PARADOXE DE LA FAÇADE

Un tout petit immeuble, sur deux niveaux, quartier des Abbesses, à Paris. Un mètre quarante de largeur, presque un couloir... l 140 est à n’en pas douter un immeuble vitrine. Faut-il pourtant n’y voir qu’une façade ? Et puisque ce lieu a, pour devenir l 140, été transformé en habitation, faut-il désormais le considérer comme une façade d’habitation ou serait-il au contraire une façade que l’on habite ? Un lieu depuis toujours étrange, qu’en son temps, Willy Ronis avait immortalisé ; c’était alors l’atelier d’un cordonnier. l 140 est un lieu où l’on passe, à commencer par le fait qu’il s’organise comme un couloir et que les mouvements n’y sont pas aisés. C’est aussi un lieu où l’on est plutôt seul, éventuellement à deux, qui n’a en tout cas pas vocation à être un espace de réception…

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l 140 se présente donc comme un lieu singulier dans lequel il semble difficile d’habiter. On peut à ce propos se demander s’il était vraiment possible d’en faire un lieu de vie. C’est pourtant le projet qu’ont mené Mélissa Epaminondi, Sophie Vigourous et Anji Dinh Van à une nuance près : un lieu à vivre plus qu’un lieu de vie. Trop exigu, trop ouvert sur l’extérieur, l 140 se positionne délibérément du côté de l’excès. Il n’y a pas de place pour un débattement minimum, comme chez Absalon, surtout pas d’espace nécessaire, tel que l’évoque E.T.Hall dans La dimension cachée. l 140 prend sens dans toutes ces questions, posées pêle-mêle : Que sommes-nous capables d’endurer ? Quelle limite entre ce que l’on expose de soi et ce que l’on ne montre pas ? Quelle limite entre le privé et le public, entre le dehors et le dedans ? Autant de questions d’une actualité on ne peut plus criante. l 140 ne s’habite donc qu’à certaines conditions, à commencer par le fait que c’est un lieu de provocation, un lieu qui ne laisse d’autre choix que de vivre l’expérience qu’il propose, ou impose, le temps d’une nuit. l 140 invite à habiter l’artifice d’une ville, aujourd’hui, à distance de tout rythme ou schéma naturel.

Habiter un tel espace pose tout un ensemble de questions complexes relatives au statut de l’intimité aujourd’hui. Si de nombreuses expériences sont menées à ce sujet, plus ou moins consciemment, à commencer par les multiples émissions de télé réalité, peu tendent à penser cette intimité surexposée, pour reprendre les termes du psychanalyste Serge Tisseron. l 140 propose une expérience brute : pas de virtuel, que du réel. L’habitant d’l 140 vit l’expérience de plein fouet. Il y a quelque chose de l’ordre de l’extimité, et ce en tant qu’il est question d’exposer son intimité, d’en faire l’expérience, sans nécessairement tomber dans les travers de l’exhibitionnisme. L’expérience engage également chaque passant, qui devient voyeur. L’espace est ouvert sur la rue et questionne autant de l’intérieur que de l’extérieur. Pour ce qui est de l’espace en lui-même, il est organisé comme un couloir. C’est un lieu linéaire, les fonctions s’enchaînent sans réel cloisonnement. On passe ainsi de la chambre à la salle de bains, ou encore de l’entrée à la chambre, sans distinction… Il y est donc difficile de marquer pleinement son intimité. L’existence de certains aménagements peut par ailleurs paraître incongrue, telle cette piste de danse, imaginée par Florence Doléac et Philippe Jousse, qui engage à vivre seul, au regard de tous, tout au moins de soi-même, une expérience collective. Du collectif individuel. Une forme d’introspection sous l’oeil de multiples témoins. Une expérience de l’extime, en somme…

Seconde étape du projet, l’aménagement du lieu. Jusque là, le projet semble assez simple : imaginer un lieu qui mette en question le statut et les formes de l’intimité aujourd’hui. On aurait donc pu s’attendre à lieu un peu cosy, qui donne envie de s’y installer, qui fasse oublier la mise en vitrine imposée. Au lieu de cela, Mélissa Epaminondi, Sophie Vigourous et Anji Dinh Van ont choisi une toute autre option, celle d’une apparente discrétion, celle d’une brutalité discrète, aussi. L’intervention reste donc très respectueuse de l’esprit du lieu, à commencer par son architecture… Une discrétion qui pourrait pourtant sembler paradoxale au regard des personnes invitées à aménager le lieu. Carsten Nicolai, Sam Samore, Apichatpong Weerasethakul, Gérard Wajcman, le chanteur Christophe, entre autres… Un ensemble très hétéroclite d’artistes, designers, vidéastes, intellectuels, tous choisis par affinité, envie, passion… Certains, connus, d’autres moins. Certains, contemporains, d’autres moins. Chacun a été invité à penser une intervention discrète pour le lieu, ainsi Ange Leccia ne propose-t-il qu’un schéma de câblage du matériel vidéo, Tim Eitel repeint un mur uniformément, ou presque, tandis que Karin Sander en transforment un autre, à leur manière. Les frères Baschet poursuivent leurs recherches en proposant un évier sculptural et sonore. Le graphiste Peter Saville, qui s’est illustré dans le milieu du rock, s’occupe avec Anna Blessmann de la signalétique du projet. Apichatpong Weerasethakul, palme d’or du festival de Cannes en 2010, présente un choix de films, tout simplement…

De la discrétion, de l’humilité. L 140 devient ainsi un objet artistique plus qu’un centre d’art. On ne vient pas voir les oeuvres de tel ou tel artiste, on vient les vivre. L 140 est un objet artistique en ce sens qu’il propose un regard sur l’actualité, sur nos manières de vivre la ville. Il y a quelque chose de l’ordre du décalage. Le lieu propose un « réel à la seconde puissance », définition que donne Merleau-Ponty de ce que serait une oeuvre d’art ; un regard sur le réel, une interprétation. L’ensemble donne quelque chose d’atemporel, qui transcende toute idée de tendance. Il y a du non-démonstratif dans ce projet, cependant que les artistes choisis pourraient aussi être considérés comme une façade du projet. L’écueil du « fait par des artistes » reste pourtant très précisément évité par la nature même de leurs interventions. Les pistes sont brouillées, obligeant l’habitant à porter son attention sur le lieu, plus exactement sur l’expérience proposée, et donc en définitive sur lui même. L 140 évite de poser trop de repères auxquels nous pourrions nous raccrocher. Et si l’immeuble fait façade, on peut considérer que le projet fait front.

Faire façade, justement, est-ce réellement ce que propose l 140 ? Et c’est là tout le jeu d’l 140 que de jouer sur ce paradoxe. Faire façade est une tendance bien actuelle : montrer, se montrer, paraître. Or, l 140 est bien une façade d’habitation en même temps qu’il est une façade que l’on habite. L’expérience oblige donc chaque habitant à faire l’épreuve de ce paradoxe : paraître et être, en même temps. L’idée que l’on se débatte de soi dans cette entreprise de définition du soi, entre paraître et être, prend son origine dans l’organisation même du lieu, très ouvert sur la ville. On s’y débat comme l’on se débat de soi. l 140 propose en somme une expérience de la façade, avec tous les paradoxes qui lui sont liés.